Mon ami Henkilö

AmiCalabazaJ’ai un ami, un ami de ceux qui n’existent pas, non pas de ceux qui n’existent plus mais bien de ceux qui n’ont jamais existé. Il se nomme Henkilö.
En réalité, lui, il n’a jamais eu des amis et il ne m’a jamais demandé d’être son ami, pour être tout à fait franc, il ne m’aime pas de tout. Il est complètement con, mon ami.

Un ami malade
Henkilö est très malade, c’est bien pour cela que je continue à être la seule personne qui peut communiquer avec lui parce que j’ai bien compris sa maladie et j’entre dans son délire sans le juger, je ne lui donne pas toujours raison et je n’ai pas à être d’accord avec lui mais il semble accepter mes remarques comme des impertinences et non pas comme des désaccords fondamentaux. Nous vivons avec nos propres contradictions en définitive.
Avant il était quelqu’un de bien intelligent, bien raisonnable, bien intégré dans son monde élitiste. Il modérait les propos, il faisait attention à ce qu’il disait, il négociait les conversations en se plaçant toujours à la place de l’autre, il était attentif à son prochain (et même à son éloigné) en fin un vrai bourgeois de gauche.
Maintenant, il est enfermé, il est tout seul, personne, à part moi, ne le visite parce qu’il peut être dangereux pour les autres et pour lui-même.
Son médecin m’expliquait qu’il souffre du trouble de la personnalité borderline (TPB ; trouble de la personnalité limite, TPL) est un trouble de la personnalité recouvrant de nombreuses anomalies psychologiques , caractérisé par une variabilité des émotions. La caractéristique la plus importante de ce trouble est l’instabilité importante dans les relations interpersonnelles, dans l’image et l’identité de soi, dans les émotions et dans l’impulsivité.
Le terme de « borderline » (en français : « cas-limite » ou « état-limite ») est issu des hypothèses psychanalytiques dans lesquelles le terme désigne un type frontière entre « l’organisation névrotique » et « l’organisation psychotique ». D’après cette théorie, il reposerait sur l’angoisse de perte d’objet et se traduirait par une insécurité interne constante et des attitudes de mise à l’épreuve de l’entourage incessantes. Une de ses modalités défensives est le passage à l’acte comme décharge de l’angoisse.
AmiImaginJe lui rends visite le plus assidument possible, ces visites régulières sont une corvée que je me suis imposé parce qu’il faut que quelqu’un le fasse mais, au même temps, je dois avouer que j’épargne énormément en psychiatre. Il me rend service dans sa folie, si j’ose m’exprimer ainsi.

Le chemin de la folie
Henkilö était un militant de gauche engagé depuis son adolescence, combatif, généreux, disponible, terriblement inquiet par le sort de l’humanité et plein d’espoir au même temps.
Pendant longtemps, sa vie était entièrement dévoué à la cause des salariés, des opprimés, des persécutés, des femmes, des déshérités et des dépossédés.
La continuelle déception de ne jamais voir un chantier terminé, la fatigue de la révolution permanente, la sensation de tourner en rond, ont eu raison de sa raison et il a décidé de devenir un homme aigri, sans foi dans l’être humain, amère, blésant, dépourvu de toute diplomatie.
Si j’ose adjuger des circonstances atténuantes à sa folie, je dirai qu’une d’elles est le fait de tout un monde d’hypocrites, de profiteurs, d’arrivistes, d’incompétents prétentieux et d’ânes illustrés qui l’entourèrent fréquemment.
Henkilö est pourtant très lucide sur le monde, il écoute les nouvelles à la radio, il lit les journaux et toute sorte d’articles économiques, politiques et scientifiques en internet. L’analyse qu’il fait de l’actualité et l’histoire est, à mon sens, très sensé, seul le manque de manières dans son discours et le refus de se soumettre à l’hypocrisie sociale l’empêchent de partager ses grandes connaissances, certainement très utiles.
Dans nos entretiens, il a tendance à me parler comme s’il dialoguait avec sa propre conscience, il ignore mon état physique et mes opinions semblent n’avoir aucune prise dans la conversation à moins qu’elles concordent et s’intègrent parfaitement dans les pensées de l’une de ses personnalités.
Lors ma dernière visite, nous avons disserté sur les résultats des dernières votations en Suisse et il était particulièrement dur avec ce monde de gauche auquel j’appartiens et que je défends avec toutes ses contradictions et ses parts ombragées.

Batailles perdues
Il me demanda d’abord mon opinion, que je lui ai donnée tout en étant conscient qu’elle n’aurait aucun impact sur le discours qu’il allait me servir et il commence pour remuer le couteau dans la plaie la plus profonde, le refus, à plus de 70% de l’électorat, de l’initiative sur salaire minimum à 4’000 francs.
«Alors, petit con, tu vais faire quoi maintenant avec ton initiative de merde ?»
Il adore me mettre en difficulté, me torturer, me culpabiliser. Je me suis rendu compte qu’à travers moi, il s’attaquait à toute l’USS (Union Syndicale Suisse) et, surtout, à son élite qu’il considère complétement à la marge de la base qu’elle est censée représenter et j’ai essayé de placer quelques phrases pour l’expliquer que la lutte n’est pas l’affaire d’une seule bataille, que la puissance des opposants était disproportionnée par rapport à nous, etc. mais il continuait son délire :
«Ahhh ! OK ! la faute aux patrons ! Bravo ! Astérix dans toute sa splendeur ! Vous allez combattre, dans un terrain plat, les immenses légions romaines avec une dizaine de paysans et, quand ils vous ont massacré complétement, vous vous rendez compte qu’ils sont fous ses romains et qu’ils étaient effectivement plus forts. Pour vous consoler, vous vous dites que « la lutte continue ». Mais quelle bande de blaireaux vous faites ! Réveillez-vous ! Astérix avait la potion magique, mais votre potion magique à vous n’est pas précisément composé d’herbes ramassés dans le bois de l’Armorique.»
Il continue à me torturer avec son discours, qui montait de ton :
«Mais qui sont ces grands stratèges, ces Maradonas de l’autogoal ? Pour obtenir quelque chose, même minime dans une situation où l’ennemi est plus fort que toi, tu dois mener une guerre de guérilla et ne, surtout pas, commencer par une bataille rangée.»
Après, il se décharge sans pitié sur cette gauche qu’il considère, en sa majorité, nulle, coupé de toute réalité et qui vit partagé entre les petites ambitions personnelles des politiciens nuls qui s’en sortent en refilant la faute de ses échecs collectifs aux autres (qui soient de droite ou les classiques «traitres» au sein de la gauche). Je vous épargne les propos qu’il a tenus sur certains ténors de la politique suisse et genevoise par décence et pour ne pas frôler sensibilités. Ensuite, il donne des leçons comme un grand :
«Mais bordel ! Si on veut convaincre la population à nous suivre, puisque tel est l’objectif si on lance une initiative, on doit faire fermenter le jus, on doit mener des campagnes, des débats, des petites actions ciblées mais médiatiques sur le terrain, vérifier l’état de l’opinion à chaque instant et se lancer quand les conditions nous sont favorables et là, même si on perd, la déroute ne peut pas être si sanglante. Comment vous voulez que les ouvriers vous fassent confiance et se décident à vous suivre si vous étés des vrais perdants ? Les ouvriers ne sont pas cons comme vous qui les méprisez et vous en foutez dans les faits de leur opinion. Les ouvriers vous admirent quand vous luttez avec courage et intelligence, même si vous perdez, mais ils ne vous pardonnent pas votre cupidité, votre orgueil et votre cécité politique»
LoupSEcuriteEt, cerise sur le gâteau : «Vous mettez dans les bras de l’extrême droite les ouvriers parce que vous ne les connaissez pas, vous prétendez les comprendre mais vous ne faites plus partie de leur monde, vous vivez à la marge»

Racisme, jalousie?
En parlant de l’initiative des parkings relais, il était moins dur avec les politiciens et les syndicalistes, sans toutefois leur reconnaitre une totale irresponsabilité dans la défaite.
«Voilà un autre exemple des conséquences de la déconnexion des dirigeantes de gauche avec les masses populaires, le MCG (Mouvement des Citoyens Genevois) gagne dans les faits. Il ne s’agit, bien entendu, pas de tomber dans la démagogie pour le contrer, mais nous devons combattre en nous-mêmes les sentiments de défense primaire, de haine génétique, de jalousie incontrôlée qui nous rongent et que, plus ou moins consciemment, nichent au fond de nos pensées.»
En voyant que je ne comprenais pas très bien son raisonnement que je trouvais un tantinet démagogique aussi, il tente de clarifier :
«D’où tu crois que le MCG tire sa force ? Crois-tu, peut-être que les gens ont voté sur ce sujet parce qu’ils ont fait le calcul ? Bien sûr que non, mon cher ! C’est beaucoup plus simple ! Les petits choux de votants ont agi de la sorte par pure et simple jalousie, ni plus ni moins. Les gens savent qu’aujourd’hui, il ne s’agit pas des paysans savoyards qui viennent mendier du travail -ça ils adorent, les gens sans droits que les employeurs ne pouvant pas payer 4’000 francs font venir- mais de résidents genevois qui ont acheté leur bicoque en France et qui sont devenus frontaliers (suisses ou pas). Tu te rends compte ? Nous allons faciliter la vie de cette racaille ? Non et mil fois non, ils n’ont que vendre leur maison et rentrer dans leurs pays, disent les milliers de votants d’origine étranger que nous sommes !»
De toute évidence, mon ami, qui n’est pas un, commençait à me gonfler et ma patience n’est pas infinie, ainsi je lui ai dit que cela n’était pas de notre faute et, avant que je le quitte un peut fâché, il me lance une dernière flèche empoisonnée :
«Vas-y, mon coco, essaye aujourd’hui de trouver un travail comme cadre dans l’administration en disant que tu habites en France, tu seras surpris de voir que tes copains des ressources humaines, même militants de ton organisation, vont te suggérer, très aimablement et pour ton bien évidemment, que tu mettes dans la lettre de motivation que tu habites en Suisse. Tu sais, pour ne pas avoir des histoires avec le MCG ! Je te le dis, et tu sais que j’ai raison, le MCG a déjà gagnée son pari, sa zizanie a bien pris !»
Je me suis promis de ne plus venir le voir, mais quel imbécile il est cet ami de mes deux ! Je te jure que s’il ne souffrait pas du trouble de la personnalité borderline, je lui casserai bien la gueule à ce merdeux.

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